INTERVIEW

Avertissement : Magali, est une amie de Lorient, Je l'ai connue sur le Web, en explorant les sites de poésie… Je lui ai envoyé le livre en lui demandant ce qu'elle en pensait… Elle m'a répondu en y ajoutant dix questions… J'ajoute ici questions et réponses : cela peut aider à la compréhension du tout…

Magali. : Tu parles très peu de ton père et de ta mère. Que représente chacun pour toi ? Ex : père = stabilité, mère = compréhension, tu vois le style. Comment ont-ils réagi lors de ta naissance, ont-ils hésité face au poids que cela représentait à cette époque où rien ou pratiquement rien n'existait pour les aider ?


Rép. : Papa avait 27 ans et maman 25 ans quand je suis né… Ils s'étaient mariés deux ans plus tôt en septembre 1949 et mon frère aîné est arrivé en juin 50…
Papa, avait une sœur, décédée à l'âge de 16 ans…
Maman était l'aînée de trois filles et trois garçons Elle nous a souvent dit : " J'ai été la première de mon village, à me marier avec quelqu'un d'un autre village ! Auparavant cela ne se faisait pas… "
J'ai toujours eu une communication parfaite avec papa, bien au-delà des mots… il nous suffisait de nous regarder pour nous comprendre ; non seulement pour cela, mais à travers un simple regard franc, nous savions instantanément, où en était l'autre et vice versa ….J'ai toujours senti qu'il m'aimait tel que j'étais et qu'il me faisait confiance…
Avec papa la vie coulait sans problèmes… Il avait une telle présence aux autres que le fait de savoir qu'il était là, qu'on pouvait tout lui confier mais surtout qu'il percevait tous nos besoins, assouplissait considérablement nos difficultés, nos peines d'enfants… Nous lui obéissions au " quart de tour "… Il n'était pas plus ou moins sévère pour autant ; non ! je crois qu'il était juste… c'est tout. Or, la justice dans une famille, ce n'est ni plus ni moins que la cohérence entre ce que l'on croit, les objectifs que l'on se donne, et les actes que l'on accomplit, les paroles que l'on dit, en tenant compte des possibilités de chacun…
Avec maman, c'était différent… Si j'ai toujours senti mon père comme un guide, mais un guide actif, participant, payant de sa personne, et non pas un guide assis sur son nuage, distribuant des paroles mais n'agissant pas, maman a été (par la force des choses - nous étions cinq- et quoi que l'on dise cela représente beaucoup de travail, de tracas…) celle qui appliquait et faisait appliquer les décisions dans le quotidien… Elle avait son tempérament et agissait avec… Elle m'aimait ! De cela il n'y a pas de doute…mais disons qu'elle me protégeait peut-être plus que mes frères et sœur, étant donné ce que j'étais, ce qui est bien normal pour une mère… Pour en revenir à ta question, Magali, papa et maman, quand je suis né, ont cru, pendant quelques mois, que je ne survivrai pas, que je partirai avant ma première année… " Le cap à dépasser avait dit ma grand-mère, c'est la date à laquelle il aurait du naître… " Passés les trois mois ils ont été rassurés… j'allais vivre… et pour le moment, ma première année, il ne tenait qu'à eux de m'aider à la vivre….et c'est ce qu'ils ont fait… N'oublions pas le poids de la religion à cette époque…qui contrôlait tout, l'habillement, les fréquentations, les manières d'agir, et les systèmes de pensée… Il n'était pas question d'avortement à l'époque… Et puis j'ai toujours été désiré… C'est ma naissance prématurée qui a engendré mon handicap et non une maladie contractée en cours de grossesse ; c'est là toute la différence… Je naîtrais aujourd'hui, à six mois de grossesse, je m'en sortirais beaucoup plus sûrement, et sans séquelles…

Magali : Pendant ta scolarité : quelles ont été tes relations avec tes camarades de classe ? Qu'en retires-tu ? idem pour le pensionnat.

Rép. : Je n'ai pas de souvenirs précis de mon primaire.. mais plutôt des impressions, des images, qui traduisent chez l'adulte d'aujourd'hui un état d'attente, l'impression d'être sur une autre planète que la mienne et d'observer… d'apprendre…État ni heureux, ni malheureux
Dans le primaire, je n'ai pas eu de " problèmes " relationnels… Les copains m'accueillaient normalement même si je ne participais pas à leurs jeux… Aux récréations, je sortais lorsque le temps le permettait et je m'asseyais sur les marches du perron d'entrée de la classe et je ne bougeais plus jusqu'à la fin de la récréation… Parfois nous étions cinq ou six, assis là, soit en train de discuter, soit à jouer avec des capsules de bouteilles… soit avec des billes… Rarement j'ai passé une " récré " seul sur mes marches… Sur le moment j'étais incapable d'analyser les réactions des uns et des autres… Avec le recul, je peux dire que je leur posais question, par mon handicap… Ma réponse invariable était : " Je ne sais pas ! Demande à tes parents ou à la maîtresse "
Au pensionnat, ce fut différent….et dur ! J'y suis entré à onze ans en septembre 1962 …
Moi qui n'avais pratiquement jamais quitté le milieu familial, je me retrouvais à 400 kms de chez moi, privé de ma famille, et de mes quelques amis, presque livré à moi-même…A ce moment, je me suis attaché affectivement à quelques personnes : Le Frère M…,( responsable du service dans lequel je suis entré) ; le Frère J… (responsable de l'infirmerie) ; le Frère E… , (responsable du service chirurgie) ; le Frère F…, (responsable du service des myopathes) ; un Kinésithérapeute que je voyais tous les matins (pendant six mois) … De cet attachement, j'en ai souffert plus tard quand je ne les ai plus revus ni les uns ni les autres… Ils étaient partis, du jour au lendemain, sans rien me dire, et dans ma tête de gamin, cela a été la première grande souffrance…
Au niveau des copains, c 'était le chacun pour soi… Les plus forts faisaient la loi, avaient les meilleures places, prenaient les meilleurs jeux, partaient plus facilement en balade, au détriment des plus faibles, etc., etc. …
Sur mes dix années passées en pension, je peux dire que je n'ai eu réellement que quatre amis : Serge (myopathe) décédé dans sa 12ème année un an après mon arrivée, Philippe (myopathe également) décédé dans sa 16ème année deux ans après mon arrivée ; Marc (spina-bifida) qui a quitté l'établissement en même temps que moi, et José… Lui, est retourné au Portugal…au bout de deux ans !
De ces dix années je retire un sentiment d'injustice énorme…et une souffrance psychologique atroce !!!

Magali : Tu parles d'erreurs commises au pensionnat par les éducateurs et encadrants : peux-tu expliquer ?

Rép. : Les erreurs dont je parle sont davantage des erreurs thérapeutiques qu'éducatives (quoique 200 à 300 enfants et ados masculins dans un univers d'hommes, vivant en monde fermé, n'ont jamais rien donné de bon et surtout pas acquis une image " correcte " de la gente féminine, qui n'a jamais été prise, là, que comme un objet… Il suffisait d'écouter les conversations des " encadrants " pour s'en apercevoir)…
A partir de là, pour moi, le schéma éducatif est faussé sur toute la ligne… (Si tu rajoutes, à ce moment, le poids de la morale dû aux mentalités dirigées par l'environnement religieux dans lequel nous baignions !) C'était un ensemble de zombies complètement à côté des réalités de la vie…
Mais laissons, si tu veux bien, le côté éducatif, pour ne prendre que le côté thérapeutique :
Quand je suis entré en pension, médicalement parlant, je n'avais eu aucun vaccin… et je ne m'en portais pas plus mal….
En deux jours, quatre mois après mon entrée, on me les a tous faits… J'ai été malade comme un chien pendant huit jours… Dix jours après les vaccins, je faisais ma première crise d'épilepsie…
Cette erreur allait en entraîner une autre : pour calmer les crises, on m'ordonna du GARDENAL, puis du VALIUM … Résultat : Je faisais toujours des crises, mais étais incapable de suivre les cours en classe : je dormais… J'allais prendre ce traitement pendant 7 ans… (que je ne suivais plus à la maison, pendant les vacances, par décision du médecin de famille…)
Un jour enfin, les toubibs décidèrent de changer de traitement.. Je me retrouvais avec du TRINURIDE et du TEGRETOL deux remèdes dont l'association est fortement contre - indiquée… Résultat : je faisais toujours des crises, mais j'avais à nouveau ma lucidité…

Ces erreurs allaient en entraîner d'autres qui traduisent bien l'état d'esprit du Centre… Exemple : après une crise, j'ai dû être hospitalisé (blessures ouvertes au crâne avec fractures) ma famille a été prévenue 3 jours plus tard, quand ils ont su que je survivrai…

Après cette erreur-là, moi j'ai enfin réagi mais inconsciemment.. Je savais qui était en face de moi.. et, c'était une question de survie pour moi …Ma première idée fut de m'en aller… J'ai fait une fugue … Je devais être dans un état second… car je n'ai aucun souvenir de mon trajet de retour … Je me suis retrouvé dans mon lit, à la maison familiale, en me disant : " Qu'est-ce que je fais là ? Je devrais être au Centre ".C'était en mai 1969…

Dans la même année, suite à Vatican II, la plupart des religieux du Centre, (les plus jeunes, en fin de compte) quittèrent l'habit de moine, pour la vie civile ; nombreux sont mariés aujourd'hui…
Imagine le tollé chez les ados que nous étions… surtout des ados qui ont fait confiance, qui ont écouté, et qui, enfin, ont respecté leur foi…. Non ce n'est pas possible… Il y avait là, quelque chose de brisé, d'irréparable, c'est un bienfait que cela ait " cassé " ainsi… Mais en attendant nous en supportions tous les conséquences…

Magali : Lors de ton action à la FMH, as-tu des actions, faits, rencontres dont tu es particulièrement fier ?

Rép.: Plusieurs, bien sûr ! La première : celle d'avoir lu le rapport d'activité national, lors d'une assemblée nationale devant 200 délégués… et sans bafouiller, s'il te plaît !!!…
La deuxième : celle d' avoir avec quelques copains, participé à la refonte complète des statuts (qui dataient de 1945)… Cela a duré deux ans…
La troisième : celle d'avoir permis à des jeunes handicapés, (plus par mon exemple, que par ce que j'ai pu dire) de prendre leur destinée en main, plutôt que de la confier à d'autres à cause de leur handicap… Aujourd'hui, ces jeunes sont tous mariés et ont tous des enfants….
Enfin celle d'avoir participé avec d'autres à ce que la FMH reste la FMH et ne fusionne pas avec une autre association aux aspirations et buts différents, pour des raisons que je trouvais futiles (finances et rayonnement)…

Magali : L'amour entre toi et Lucienne a-t-il été immédiat ou s'est-il construit dans le temps ? Comment aviez-vous imaginé à cette époque quelle serait votre vie ?

Rép. : Non cela n'a pas été le coup de foudre ! c'est le moins qu'on puisse dire ! Rencontrés au sein de la FMH, nous avons d'abord eu des joutes verbales, tous deux, défendant notre point de vue, mais respectant celui de l'autre….
Ni elle, ni moi, n'avions imaginé que nous serions comblés par la vie comme cela…
Pour moi, je n'avais pas pensé à l'époque ce que serait ma vie future… Sans emploi, sans finances, et non autonome physiquement, j'avais mis la question de côté en faisant confiance à l'avenir… et en laissant la porte ouverte à toute éventualité.
Par contre Lucienne gagnait sa vie elle était institutrice. Elle était autonome. Elle était engagée dans pas mal de choses, bref elle vivait…
J'ai quand même l'impression que lorsque la question s'est posée pour elle, je suis arrivé comme un cheveu sur la soupe…Je dérangeais son petit monde tranquille, bien organisé…
M'installant à St Nazaire, ce fut plus facile pour tous deux… J'avais quitté papa-maman ; je me débrouillais… Je vivais de mes propres ailes. Elle venait parfois passer des week-ends, j'allais également en Vendée (ne travaillant pas, je pouvais prolonger mes séjours)…
Notre amour s'est construit au jour le jour, avec des hauts et des bas comme dans tous les couples…
La question des enfants fut posée…après quelques années de mariage.
Il avait fallu cheminer d'abord dans nos têtes respectivement, nous défaire de nos mentalités de personnes abîmées par la vie pour penser enfin " normalement " le handicap étant tenu au dernier plan… A partir de la réalisation de ce processus, ce fut évidemment beaucoup plus facile pour tous deux… Nous n'étions plus " bloqués " psychiquement par le handicap, nous faisions avec… La technique, notre foi en l'avenir, et notre amour nous donnant souvent raison, au risque parfois, de devancer (en raisonnement, en cheminement) ceux qui nous côtoyaient…Cela fut le cas pour mon permis de conduire, pour la construction de notre maison,, ainsi que pour l'arrivée de Michel et de David…
C'est vrai (je le répète) : nous n'avions jamais imaginés être comblés ainsi par la vie….

Magali : Comment as-tu fait pour acheter ta voiture ?

Rép. : Comme fait chacun pour un tel achat…Je me suis adressé à un garage… Comme le permis stipulait une boîte automatique, il n'y en avait pas 36 à l'époque… FIAT (je n'en voulais pas à cause des difficultés d'approvisionnement des pièces détachées), RENAULT (R5) et PEUGEOT (206)… PEUGEOT étant trop cher, nous avons opté pour la R5 de RENAULT … sur laquelle j'ai fait aménager des doubles pédales (à mes frais) pour passer mon permis…Après l'obtention du permis, je les ai fait enlever…

Magali : Comment se sont passés tes stages en entreprise ? Étais-tu accepté par les employés ?

Rép. : Ma compétence technique a fait le principal du travail… Il ne faut pas se leurrer : les entreprises dans lesquelles j'ai effectué mes stages avaient toutes des problèmes informatiques à résoudre, sauf une…C'était une aubaine pour elles d'avoir un stagiaire chez elles : il réparait les programmes… et elles ne déboursaient aucun centime…alors qu'un réparateur patenté était payé à l'époque 150 F de l'heure… Imagine le bénéfice !. J'ai passé jusqu'à six semaines dans certaines, à confectionner des programmes de gestion de stock, à faire appliquer des protocoles de réseau, à mettre des comptabilités en informatique, etc. …
Bref ce n'est pas l'important… Je te disais de suite que ma compétence technique a fait le principal du travail… Et c'est vrai… Quand tu es reconnu par le sérieux de ton travail, c'est les trois quarts de l'insertion… A toi de faire ensuite que le quart restant, se passe bien….
Cela s'est réellement bien passé… Certaines d'entre elles ont fait appel à moi par la suite une ou deux fois…

Magali : Tu dis que certains de ta famille ont émis des réserves sur le fait que tu entames une démarche d'adoption. Peux-tu en parler ?

Rép. : J'ai parlé tout de suite d'un processus que nous avions réalisé Lucienne et moi à savoir : compter sur ce que nous étions réellement, et non sur les " semblants " que nous donne le handicap…Si nous avions continué à " penser " comme notre entourage, nous ne nous serions même pas mariés, ce n'était pas possible…
Dès lors où nous avons pensé par nous-mêmes , bien des portes (que l'on croyait fermées à tout jamais) se sont ouvertes…Il en fut de même pour le mariage, pour la construction, pour l'adoption…
Vivant ce que nous sommes : un homme et une femme avec chacun leurs acquis, leurs défauts et leurs qualités, amoureux l'un de l'autre, aimant les enfants, et non pas " seulement " des handicapés, nos amis et notre famille ont du mal à ne plus nous voir uniquement comme des personnes handicapées… Nous avons dépassé leur mode de raisonnement, C'est tout et c'est beaucoup…. La relation au handicap n'est plus la même… Cela créé un décalage d'appréciation… Que cet écart existe, c'est presque normal… Mais que l'on s'appuie dessus pour condamner, là cela devient une erreur de jugement et je ne suis plus d'accord…
Chaque fois que nous avons imposé des interdits à nos enfants, nous en avons expliqué les pourquoi…. A chaque fois qu'ils les ont bravés, ils s'en sont mordus les doigts… et parfois sévèrement…. La vie leur montrait que nous avions raison et presque toujours en passant par quelqu'un d'autre que nous….
Ici c'est pareil, que l'on condamne quelque chose, ok ! Mais que l'on explique pourquoi, autrement que par le fait du handicap, puisque nous l'avons dépassé. Comme toute personne responsable, nos décisions sont prises en tenant compte du handicap…car malgré tout, il fait partie intégrante de nous mêmes…

Magali : Tu parles de l'opération " Espoir ". Peux-tu expliquer ses conséquences sur ta famille ?

Rép. : Cela n'a pas eu de conséquences sur notre famille, si ce n'est de nous " offrir " David…
David a été abandonné à la suite de l'opération " Espoir ", lorsque les soldats US ont quitté la Somalie…
C'est tout ce que je peux dire… et c'est déjà beaucoup….

Magali : Quels ont été les regards des autres sur ta famille : adoption, handicap, etc. ?

Rép. : Je pense que les gens sont admiratifs !!! Combien de fois avons-nous entendu cette réflexion : " C'est bien ce que vous faites (adopter) je ne sais si j'aurais fait la même chose "
Qui peut dire la puissance de l'Amour et les ailes qu'il peut donner… Que peuvent faire une mère et un père par amour pour leur enfant ?.Nul ne le sait !
Moi, du fait du handicap, on me trouve courageux et volontaire, un peu trop doux avec mes enfants… On me plaint parfois devant la réalité du handicap : une porte infranchissable à cause des marches, une boisson que je ne peux boire sans paille, l'ascenseur qui ne marche pas, etc.….
Quand nous avons construit, mon frère, avec qui je discutais, me sortit cette réflexion : " Tu en as vu, toi, des handicapés qui construisaient ? Moi, jamais !!! … Il me prouvait par cette phrase, son admiration…
Je le pense ; nos deux familles sont admiratives de la façon dont on s'en est sortis…et en retirent une certaine fierté… bien légitime d'ailleurs…