LE REVEIL

En même temps que la santé physique et psychologique revenait, les questions primordiales elles aussi commençaient à affluer car enfin, ma situation n'était pas mirobolante :
- J'étais handicapé
- J'avais 23 ans
- Je n'avais aucun diplôme,
- Je n'avais aucunes ressources
- J'étais à charge de mes parents...
- Je ne pouvais faire aucune course seul.
Je ne voyais pas l'avenir en rose, c'est le moins que l'on puisse dire.
La question englobant tout cela se résumait ainsi :
"Qu'est-ce que je vais faire de mes dix doigts pendant tout le temps qui me restait à vivre ? " Je ne tenais aucunement à rester chez mes parents (trop éloignés de la ville la plus proche) mais j'étais incapable de me procurer mon autonomie (financière).
1256 demandes d'emploi en 8 ans dans toute la région Nazairienne (44) et seulement une trentaine de réponses négatives .... cela ne favorise guère sa propre prise en main !!!

Si les questions commençaient à affluer, c'est que la santé allait un peu mieux... C'est à ce moment (1975) que j'ai adhéré à la F.N.M.I.P. (1) (actuellement F.M.H .(2) ). Il y avait une équipe de jeunes et, chose curieuse, je m'y suis senti tout de suite intégré...
C'est au contact des autres qu'on apprend à vivre; La rose ne vit que pour être regardée... Ainsi l'homme n'est-il pas fait pour vivre en reclus....
Tout n'était pas gagné pour autant... Le militantisme allait beaucoup m'apporter. Il me permettrait de me créer psychologiquement ou plutôt d'exprimer ce que j'étais psychologiquement....
Il est à noter que pendant toute cette période je n'ai pas parlé de ce que j'avais vécu au Centre... Je ne le ferai que bien plus tard en 1981, et dans les larmes, devant celle qui allait devenir ma femme.
A la F.M.H. ce fut rapidement la prise de responsabilité... au sein de l'équipe de jeunes d'abord. Ensuite ce fut au niveau local, puis départemental, puis Conseiller National ... Je n'irai pas plus haut, je n'en avais pas l'envergure...
Je le disais de suite, la F.M.H. m'a permis de me cerner personnellement, de me redonner confiance, de retendre le ressort qui permet d'aller de l'avant... Rien que pour cela, la F.M.H. est une réussite sociale, car elle permet de mettre en route, dans le circuit social, des personnes abîmées par la vie, les accidents ou la maladie, qui ne seraient jamais sorties de chez elles autrement... OUI !!! Rien que pour cette raison, la F.M.H. est une réussite.
En ces temps soi-disant modernes, où les droits de l'homme, même parfois dans notre pays, sont bafoués, je dis et je proclame bien haut que tout groupe, toute association qui permet à ses participants ou adhérents de se prendre en charge eux-mêmes sur tous les plans, sont des réussites même si (et surtout si...) ils piétinent le sacro-saint libéralisme, car ils vont dans le sens du respect de l'homme, et de sa dignité, en un mot ils militent pour la démocratie...
Au sein de la FMH, j'étais devenu conseiller national et je me déplaçais tous les deux mois à Paris pour les réunions. Lors de ces rencontres j'ai appris à défendre mon point de vue et à appeler un chat un chat... Gaby, Yves, Chantal, Yvon, Serge, vous vous souvenez sûrement de ces conversations après ou entre les séances.... Elle permettaient de faire avancer la cause des Personnes Handicapées... C'est sûr ! - et même encore aujourd'hui- c'était une goutte d'eau face à l'étendue des besoins... Mais quelle émotion de voir untel ou untel lire pour la première fois devant 150 à 200 délégués le rapport d'une Union Départementale... De cette manière il s'était levé et disait "ça suffit", il ne subissait plus le handicap, il le dépassait... et s'engageait à aider les autres à faire comme lui...
Lors d'un congrès FMH, j'allais rencontrer celle qui est ma compagne aujourd'hui.
Pour le moment j'étais toujours à charge de mes parents. La loi de 1975 en faveur des Personnes Handicapées (quel vilain nom pour une loi ! ) me permettait de mieux vivre, mais pas de m'installer chez moi... La santé allait beaucoup mieux. Je faisais toujours des crises d'épilepsie, mais elles avaient lieu toujours le matin au réveil (environ 2 par semaine puis, plus tard, 3 tous les quinze jours,) si bien qu'elles ne me gênaient plus beaucoup...
Au cours d'un week-end en Vendée, l'occasion de me mettre chez moi me fut donnée. La F.M.H. m'avait donné la possibilité de rencontrer Lucienne ainsi que d'autres amis. Ces amis, dont un prêtre, se réunissaient depuis quelques temps déjà, pour des rencontres informelles, pendant lesquelles ils faisaient le point sur ce qu'ils vivaient, sur les choix qu'ils avaient à faire dans leur vie...
Lucienne leur ayant parlé de moi, je fus invité à une de leur rencontre... Ce fut une grande découverte... J'étais rarement parti de la maison natale pendant un week-end non accompagné... Là, j'étais seul... et heureux de l'être... J'allais pouvoir me tester sur beaucoup de plans, mais surtout dans mes rapports avec des gens que je ne connaissais pas.
Ils m'accueillirent à bras ouverts et surent comprendre le handicap rapidement, aussi bien les enfants que les parents.
Au cours du week-end, sachant par Lucienne que j'avais très envie de me mettre chez moi, ils me posèrent crûment la question :
" Combien te faut-il d'argent pour t'installer ? "
Heureusement, j'avais déjà réfléchi à la question. Je touchais l'Allocation aux Adultes Handicapés, qui était suffisante à l'époque pour vivre seul, sans voiture. Mais je ne pouvais acheter les meubles, la batterie de cuisine, la cuisinière, le frigo, etc..
Je répondis : j'ai besoin de 6000 Fr.
Ils dirent alors : " Ce que nous allons faire : Chacun des couples ici présents sera invité à mettre une certaine somme dans la mesure de ses possibilités. Lucienne sera chargée de te remettre la totalité. Tu ne nous devras rien ! Tu en seras redevable à ta manière, à des gens qui comme toi, aspirent à vivre vraiment, en aidant leur prochain... "
Quinze jours plus tard, Lucienne m'envoyait un chèque de 6000 Fr. Nous étions en Novembre 1979.
Quelle ne fut pas ma joie !!!
Maintenant, je pouvais passer du rêve à la réalité!!! J'acquérais en un instant, une autonomie, une assurance, une confiance en moi, qui n'aurait jamais été possible autrement.
Ce jour là, amis, vous m'avez rendu un tel service, que je serais bien incapable aujourd'hui de vous rendre la pareille, tellement les ramifications de ce don sont nombreuses et complexes.
Ensuite, ce fut la recherche d'un logement H.L.M. de plain-pied à St Nazaire...
Au mois de Février 1980, j'entrais chez moi.... J'avais 29 ans...

Ce petit " studio " comprenait séjour, chambre, cuisine-laboratoire, salle de bain, W-C... avec deux placards et une penderie.
J'y ai vécu 24 mois... Ce fut là l'occasion d'exprimer clairement qui j'étais... Je vivais seul, mais il y avait beaucoup de passage : ma famille d'abord; toute étonnée, puis ravie que j'arrive à me débrouiller seul; la F.M.H. ravie elle aussi d'avoir un militant habitant pas loin de son local; et les amis... J'y ai rarement passé huit jours tout seul sans visite ni sortie...
Je ne veux pas dire par là, que ce fut rose tous les jours, car j'ai eu froid... En effet, ces logements datent d'après la guerre, et sont très mal isolés... Si bien que plusieurs fois au mois de décembre j'ai trouvé de la glace dans la cuvette des W.C. en me levant le matin... il n'y a pas à dire, cela vous réveille....
Sur le plan financier, je ne puis pas dire que ce fut difficile... Bien sûr, il fallait faire attention : 2516 Fr. par mois, ce n'est pas le luxe... mais j'y arrivais. Mon loyer était très modeste, et j'étais invité souvent... chez des amis pour le week-end ou pour le dîner...
Ces 24 mois furent l'occasion enfin de me mettre debout et de vraiment commencer à vivre... Cela peut paraître curieux de dire cela, mais j'avoue que je n'ai jamais senti ce sentiment de liberté qu'éprouve tout homme ayant souffert, qu'à ce moment là... Il ne m'a jamais quitté depuis...
Si je possède très peu de souvenirs de mon enfance et de mon passage en pension, à partir de cette époque, ils affluent en grand nombre...
Le sac avait été posé, la souffrance allégée, il me fallait repartir... J'étais libre maintenant de faire quelque chose de mes dix doigts, cela ne dépendait plus que de moi...

(1) Fédération Nationale des Malades Infirmes et Paralysés

(2) Fédération des Malades et Handicapés