LE PARDON


Après renseignements je fus accepté dans un établissement, agréé par la Sécurité Sociale, mes parents n'ayant à leur charge que les fournitures scolaires, le coût du transport (aller-retour tous les trois mois) et mon argent de poche...

Dans cet établissement, j'ai fait deux 6ème, deux 5ème , une 4ème, deux premières années de comptabilité, une seconde et une troisième année de comptabilité, pour y sortir sans diplôme de comptabilité, mais avec juste mon certificat d'étude primaire...

Trop d'erreurs ont été faites à mon encontre. Cela m'a fait gâcher dix années de ma vie. De plus j'ai mis cinq à dix ans pour me refaire une santé aussi bien sur le plan physique que psychologique...

Les lignes qui suivent ont pour objet ces années passées dans cet internat pour jeunes handicapés. Dix années de mise en sommeil, dix années de souffrances, dix années d'attente d'une possibilité d'en sortir, dix années vécues comme en prison...

Ces années ont passé, comme si j'avais dormi pendant tout cette décennie, avec, de temps en temps des bribes de souvenirs, revenant à la surface....

Je n'ai plus aujourd'hui les faits en tête, comme si psychologiquement, mon mental avait des trous de mémoire...Si bien que je ne puis définir une chronologie des évènements. Je sais que cela est faux, et qu'il se rappelle de tout, mais que pour me permettre de survivre, il a volontairement soustrait des choses de ma conscience...


Il me faudra dix ans pour me remettre debout... Dix ans pour apprendre à vivre normalement... Dix ans pour calmer mes angoisses... Mais il m'aura fallu vingt-huit ans de luttes sans merci contre ces vieux démons, contre l'envie de s'apitoyer sur soi-même (certains appellent cela de l'orgueil... Heureusement alors qu'il existe... sinon ... où irions-nous ???)... Vingt-huit ans de lutte pour ne pas tomber dans la rancœur, dans l'aigrissement... Vingt-huit ans pour apprendre à aimer la vie, et à rire (parfois jaune, il faut le dire) des bons tours qu'elle peut nous jouer...

Il m'aura fallu 28 ans pour écrire les lignes suivantes....

* Je te pardonne, à toi le prêtre qui m'a dit deux jours après mes 13 ans, en pleine crise d'adolescence, "Si tu es handicapé, c'est que Dieu l'a voulu."... Sous entendu, étant donné la morale de ces temps reculés ainsi que l'évolution des mœurs, "Si tu es handicapé, c'est pour punir tes parents d'avoir fauté"... J'ai mis quinze ans à me remettre de cette phrase perverse, et destructrice dite par un homme sensé représenter l'Amour de Dieu...


* Je vous pardonne, à vous les hommes appelés Frères (…) ! Oui ! Je sais, vous faisiez votre possible pour que nous puissions nous en sortir.... Mais comment ? et à quels prix ? … Je nous revois mes compagnons et moi, n'émettant aucune idée, aucun besoin, aucun désir, vivant presque cachés... C'est vrai vous vous occupiez de nous mais en réalité, et avec le recul, pour nous cacher aux yeux d'une certaine société... C'est cela que j'ai eu le plus de mal à vous pardonner : participer, à votre insu ou consciemment, à notre mise à l'écart de la société parce que nous étions différents... Je donne pour preuve (j'avais juste 17 ans en Mai 1968) le fait d'être complètement ignorant des événements qui se passaient pourtant à quelques rues de l'établissement dans lequel nous étions... et d'apprendre au retour à la maison pour les grandes vacances, que mon père était en grève depuis un mois....

* Je vous pardonne, à vous, médecins, infirmiers, et psy... Je vous pardonne les erreurs thérapeutiques qui ont fait que :
- Quatre mois après mon arrivée dans le centre je faisais ma première crise d'épilepsie (j'en ferai pendant 24 ans)...
- Sous calmant (pour empêcher les crises d'épilepsie) je n'ai pu suivre ma scolarité normalement et j'ai dû arrêter au niveau de 4ème ...

* Je vous pardonne à vous " Professeur " ! Sous prétexte de visite médicale, nous servions de cobaye pour les études de vos élèves en médecine, tous carabins dans les hôpitaux de cette ville...

* Je vous pardonne à vous Infirmiers ! Sous prétexte d'aller plus vite, vous ne changiez ni de seringue, ni d'aiguille pour faire les piqûres - et il n'était pas question de SIDA à cette époque...

* Je te pardonne, à toi la psychologue de l'orientation professionnelle : j'étais infirme - moteur - cérébral de naissance, (c'est à dire une mauvaise coordination de tous les gestes) et tu me donnes à choisir comme métier : celui de Vannier ou celui d'Aide Comptable. J'avoue que par fierté personnelle, j'ai choisi le deuxième... Diplôme non obtenu, car je n'en pouvais plus de cet établissement...

* Je vous pardonne à vous les profs (anciens élèves ou étudiants) qui nous faisaient l'école... Sans le savoir, vous participiez à notre mise à l'écart...

* Je vous pardonne à vous éducateurs, (2 pour 300 le reste étant des anciens élèves...) Vous aviez une notion de la discipline plus proche de celle du gardien de prison que de celle adéquate aux enfants et adolescents...

* Je vous pardonne à vous acteurs de ces dix années d'oubli, de mise à l'écart... Je vous pardonne car je ne puis traîner ces boulets sans cesse avec moi, mais aussi parce qu'à votre manière, vous avez participé, de près ou de loin, à ce que je suis aujourd'hui.....

Si je prends la plume aujourd'hui pour vous donner le pardon, c'est bien sûr parce qu'il est temps de tirer un trait sur le passé. Je ne m'étendrai pas sur les souffrances endurées, depuis, physiques ou morales- là n'est pas mon but... Tout de même, sachez que je "paie" encore les conséquences de ces "erreurs", mais là, c'est mon affaire, ce n'est plus la vôtre... Mais c'est aussi, parce que sans le savoir, vous avez participé à mon émancipation face à la vie...

L'autonomie est un luxe aujourd'hui (et quand je parle autonomie je dis aussi bien physique, émotionnelle, ou -plus rare- de pensée)... Et c'est grâce à vous, à ces dix années que je l'ai obtenue... Ce dont sincèrement, et sans arrière pensée, je vous remercie...

Vingt-huit ans pour arriver à formuler ce qui précède, c'est le temps moyen d'une génération...
Être handicapé dans notre société " libéralo-capitaliste " est un luxe que très peu peuvent "s'offrir" surtout handicapé autonome... père de famille, payant ses impôts, et ayant réussi -oui je l'affirme- ayant réussi son intégration dans toutes les couches de la société...malgré son handicap....

Malgré ? ou à cause de son handicap ?

Car là est la vraie question !!! Et ce n'est pas une boutade ....
Non ! ce n'est pas une boutade... La souffrance n'est- elle pas un moyen utilisé par la Vie, pour mieux nous faire réagir et aimer ??? Je sais que ces paroles peuvent choquer...
C'est vrai que lorsque passe la souffrance, il y a un moment d'anéantissement... Le corps souffrant ne laisse pas de répit, et interdit à la raison et au cœur de fonctionner librement... Le cœur souffrant rend amorphe le corps et la raison....
Mais il reste toujours une possibilité, toujours ! J'ai côtoyé assez de gens souffrants (éthylisme, pauvreté, handicap, maladie, etc..) qui s'en sont sortis pour pouvoir l'affirmer...

Les possibilités trouvées pour moi-même ne peuvent être celles de Monsieur Tout le monde... Elles m'ont permis de vivre parmi les hommes et avec eux, d'être actif (pas au sens travail) au lieu de végéter et d'attendre tout de tout le monde... Pour moi, le choix était simple : Soit je baissais les bras et je vivais toute ma vie en assistanat, soit je me battais et je devenais autonome…..