LE HANDICAP

Pour quelqu'un qui est curieux de nature, naître à six mois de grossesse, par le siège, en 1951, peut paraître une aubaine... trois mois de plus, c'est toujours bon à prendre ! …

Hélas, pour moi, je ne pesais que 750 grammes et mes os étaient encore du caoutchouc lorsque j'ai vu le jour... Ce qui se traduisit par une compression du cervelet (sans lésion) ....

Suite à cette naissance prématurée, le médecin déclara à ma mère : "Soyez courageuse Madame !!! Votre fils ne parlera jamais, ne marchera jamais"... Il aurait pu trouver autre chose comme phrase de bienvenue, non ?

Avant de continuer, j'ouvre ici une parenthèse :

Sachant ce que je suis devenu, - je parle (un tantinet bavard même) je marche et je travaille (en milieu normal, en fauteuil roulant par économie de forces) et je ne crois pas que ma raison soit défaillante....comment ce médecin pouvait-il prédire ce que je serai ?
Dans un autre domaine, comment peut-on juger une personne définitivement alors que l'on ne sait rien de son potentiel d'avenir, que l'on ne connaît rien de ses ressources personnelles? Bref ! Comment peut-on se mettre des œillères à vie à propos de personnes que l'on ne voit que rarement ou que l'on entend qu'une fois au cours d'une réunion où d'une sortie... Les apparences sont souvent trompeuses... Et nos humeurs du moment peuvent nous amener à penser des choses fausses...
Je ferme la parenthèse.

C'était compter ni sur la ténacité de mes parents, ni sur mon désir de vivre...

Ma mère a senti intuitivement que le médecin s'était trompé. Lorsqu'elle a vu que je sursautais au bruit et que je suivais des yeux ses allées et venues, alors elle a su que je m'en sortirai... Comment ? Cela elle ne pouvait le dire. Mais ce dont elle était sûre, c'était que je comprenais ce qu'elle disait et que ma raison n'était pas défaillante... A partir de ce constat, tout était permis... du moins avec les moyens du bord... n'oublions pas que nous étions en 1951...

J'ai donc eu une enfance protégée, médicalement parlant..

J'avais un frère plus âgé d'un an. Ma sœur est arrivée en 1954, puis deux autres frères nés en 1957 et 1960.

J'ai joué avec mes frères et ma sœur en me traînant par terre, (J'ai commencé à gambader en m'appuyant à tout ce que je pouvais trouver sur mon passage (table, chaises, placard, poignées de portes, murs) mais j'avoue que j'allais plus vite en prenant appui par terre, sur mes mains et mes genoux ... J'ai dû marcher "normalement" à sept, huit ans.
Je n'ai pas de souvenirs vraiment marquants de ce temps d'enfance si ce n'est une impression d'enfance heureuse....
J'ai toujours entendu mes frères et sœur rire de leurs souvenirs, lorsque nous nous retrouvons en famille... Cela m'étonnerai que je fus le dernier pour jouer un tour ou dire une blague... Ils me le disent bien d'ailleurs...
La raison peut sans doute s'expliquer comme suit...
Je suis I.M.C. (infirme moteur cérébral) Cela a pour conséquence une mauvaise coordination de tous les gestes (lever le bras, avancer une jambe,) et du langage parlé...
J'ai dû pendant cette période me battre pour dominer ce corps qui est le mien... pour le faire s'exprimer correctement… Je devais obligatoirement " penser " le geste avant de l'effectuer...

C'était la seule façon d'agir si je voulais m'en sortir... Est-ce que je l'ai eue intuitivement ou sont - ce mes parents qui m'ont "éduqué" à la prendre ? Je ne puis le dire.... Mais cette façon de faire et d'agir a monopolisé toute mon énergie ou presque durant cette période si bien que je n'ai pas enregistré les évènements...

Ce contrôle mental de chaque geste avant de le réaliser m'a fait acquérir une structure cérébrale, privilégiant l'analyse, le recul, la synthèse... Oh non!!! Je ne suis pas une grosse tête ni un fort en thèmes, mais j'aime bien appeler un chat un chat... et cela dans tous les domaines de la vie courante.

Ma grande fatigabilité d'aujourd'hui vient en grande partie de là, mais elle est accentuée par une lordose accompagnée d'une cyphose assez prononcées, de la colonne vertébrale dans la station debout....